Ulrike Christina Goetz – Conseillère en art
Cette figure, près de trente ans durant, de la sculpture et des objets d’art ancien chez Sotheby’s revient sur les mutations du marché et son passage récent à l’expertise indépendante
Diplômée d’un DEA d’histoire de l’art (université-I Paris-Sorbonne et EHESS). Ulrike Christina Goetz se spécialise dans les sculptures et objets d’art européens après une formation auprès de l’antiquaire Alain Moatti Elle crée en 1997 chez Sotheby’s Paris le département consacré à cette spécialité. Après son départ en 2024. elle fonde « Ulrike Christina Goetz Art Advisory » et installe son bureau rue de la Paix (Paris-2°). Elle prépare l’ouverture de son site Internet.
Comment avez-vous vécu votre départ de Sotheby’s en octobre 2024 ?
Mon départ était inattendu. Alexandre Pradère m’a recrutée en 1997 afin de fonder le département sculptures et objets d’art à Paris. T’al travaillé pendant vingt-sept ans chez Sothe-by’s, où j’ai constitué une bibliothèque et des archives spécialisées autour de cette discipline. Le plus dimcile a été la perte du cadre et des équipes, ainsi que l’incertitude financière. Il faut du temps pour se reconstruire. Aujourd’hui je vols ce départ comme une nouvelle oppor-tunité. Il existe une vie en dehors des grandes maisons de ventes.
Votre départ s’inscrit dans une importante vague de licenciements chez Sotheby’s. Comment analysez-vous cette transformation de la maison ?
Depuis son rachat par Patrick Drahi en 2019. le fonctionnement de Sotheby’s a été profondément modifié. Une centaine de postes ont été supprimés entre Londres, Paris et New York. Peu à peu.
Sotheby’s s’est séparée de spécialistes historiques, qui constituaient la colonne vertébrale de la maison.
Le recours à des consultants extérieurs et à des profils plus jeunes et moins coûteux s’est imposé. Je ne suis pas certaine que remplacer cette expertise interne soit la bonne solution à long terme.
Comment avez-vous rebondi ?
J’ai d’abord dû me réorienter, en réactivant mon réseau et en échangeant avec les amis du marché de l’art. J’ai postulé dans deux musées et reçu des propositions de collaboration venant de diverses maisons. J’ai vite compris que, dans ce métier, disparaître trop longtemps était risqué. J’ai donc rapidement créé mon propre cabinet d’expertise et de conseil. En trente ans. j’ai construit un solide réseau de collectionneurs. de conservateurs, d’universitaires et d’antiquaires, français et étrangers. Plusieurs collectionneurs m’ont suivie, en me confiant leur collection à la vente, comme la famille Clergue. J’ai aussi un bon réseau dans mon pays natal, l’Allemagne, des collectionneurs attirés par Paris et ravis de trouver une Intermédiaire qualifiée en France.
Que vous ont apporté vos années chez Sotheby’s ?
Chez Sotheby’s, II n’y avait jamais de temps mort : le calendrier de ventes était extrêmement dense, la pression des résultats permanente, les objectifs à atteindre toujours plus élevés. Cette intensité forge une grande rigueur : On y apprend l’exigence, le sens des responsabilités et la prudence. La sculpture est un domaine complexe, par la diversité des matériaux, des techniques et des époques – mon expertise s’étend du Moyen Âge au XIX° siècle. Un de mes professeurs d’histoire de l’art m’avait d’ailleurs conseillée. (en me disant]: « Tout le monde se focalise sur la peinture, mais il y a peu de spécialistes en sculpture. »
Il avait raison.
Qu’est-ce que cette transition imposée vous permet aujourd’hui ?
Mon nouveau statut m’a permis de m’ouvrir à d’autres spécialités et de consacrer davantage de temps à mes recherches, notamment sur les techniques de fonte, les terres cuites et les émaux limousins du XVI° siècle, ainsi qu’au dépouillement d’inventaires anciens. Je peux aussi accompagner plus étroitement mes clients dans l’évolution de leurs collections, lors d’acquisitions ou de ventes en leur signalant des œuvres en exclusivité. Depuis septembre 2025, Je partage des bureaux rue de la Paix avec Alexis Bordes et Francesca Pagliari. ce qui crée une vraie synergie : on échange, on croise des clients, on confronte nos regards. J’exerce des activités d’expertise, de courtage et d’inventaires de succession, tout en intervenant sur des questions de restauration et de conservation. Je viens enfin d’être agréée par le Syndicat français des experts professionnels.
Le métier de spécialiste a-t-il évolué ces dernières années ?
Oui, il demande encore plus de rigueur et de vigilance aujourd’hui, notamment quant à la provenance et à l’état de conservation de l’œuvre. Cette culture de la prudence faisait déjà partie de notre formation dans les grandes maisons de ventes.
Comment se porte le marché de la sculpture ancienne ?
La sculpture est un domaine plutôt stable. J’ai connu l’ouverture du marché français à la concurrence internationale en 1999 grâce à Laure de Beauvau, puis des périodes très dynamiques, notamment après la pandémie [de Covid-19] avec de grandes collections qui ont obtenu d’excellents résultats. Comme dans d’autres catégories, les œuvres moyennes sont plus difficiles à vendre qu’autrefois, les œuvres de qualité sont très recherchées. que ce soit par des collectionneurs européens, américains ou asiatiques. Le marché est devenu plus sélectif.
Qu’est-ce qui vous donne encore envie de continuer aujourd’hui ?
La passion pour l’art, tout simplement. L’amour des œuvres, des matières. des recherches, mais aussi les échanges avec les collectionneurs. conservateurs, académiques et antiquaires du monde entier.
